Les Syrtes
Je lis actuellement Le Rivage des Syrtes de l’écrivain Julien Gracq qui a récemment disparu. Cet écrivain, peu médiatique, a vécu à l’écart de la fureur du monde, il se distingue par une écriture riche et complexe.
J’ai du mal à parler de son style. Dans le Rivage, il dresse une République, désignée sous le terme de La Seigneurerie, des pays plats, arides que l’on a du mal à situer. Il réussit à nous donner que très peu de pistes malgré la richesse, la diversité du vocabulaire et des images qu’il utilise pour le décrire. Il n’y a que peu de personnages dans son livre et il ne les décrit que parcimonieusement, on se croirait dans un film d’art et d’essai fait dans un pays lointain avec un budget limité ! On pourrait se croire dans une BD du Corto Maltese. C’est dans le Sud, la Méditerranée n’est pas loin, on pense à Venise avec en face la mer Adriatique, puis, au loin, une côte ennemie. Mais les éléments pour le dire viennent de notre imaginaire, alors que Gracq fait très attention de se limiter à l’évocation, à se tenir dans un monde décalé auquel il donne une cohérence propre. Il ne veut pas se situer dans une réalité mais dans un monde de sobriété, de rigueur, étrange où les personnages échappent à une psychologie habituelle. Leurs pensées, leurs actions, leurs sensibilités surprennent. Les textes sur lui parlent de fantastique et de surréalisme. On est en "bordure de ligne" pour ne pas utiliser un terme anglais.
Un extrait que je choisis dans le monde, la métaphore, végétal :
"Il prétendait encore que les organes (note du scripteur : les familles constituant les couches sociales) de la vie à Orsenna (note du scripteur : Capitale de la Seigneurerie), pour un esprit suffisamment prévenu, s’étaient à la longue aussi profondément différenciés que peut l’être dans un arbre la racine de la feuille. ‘’La feuille est la beauté de l’arbre, me répétait-il, et la dépense profuse et éclatante de sa vie – elle respire dans le jour et connaît les moindres souffles du vent, elle oriente la croissance du tronc selon les impressions subtiles qu’elle reçoit à chaque instant de la lumière et de l’air. Et pourtant la vérité de l’arbre repose peut-être plus profondément dans la succion aveugle de sa racine et sa nuit nourrissante."
Une langue qui requiert l’attention et où je m'oblige à retrouver à tout instant les repères concrets que je ne veux pas perdre.